Ancien détenu devenu responsable pédagogique chargé des sujets culture chez Wake up Café, Yacine a découvert l’art et la littérature entre les murs de la prison. Il a fait de sa propre reconstruction une méthode : ouvrir aux wakeurs les portes d’un monde qui leur paraissait inaccessible.

Yacine-responsable-pedagogique-wake-up-cafe

Comment la culture est-elle entrée dans votre vie, en prison ? 

Elle est venue par petites doses, portée par la curiosité et la sensibilité. Je voulais avoir un peu d’oxygène et sortir de cette répétition carcérale qui mène au désespoir. Tout a commencé avec la chanson, transmise par mon frère. À sa mort, je me suis plongé dans Brel, Ferré, Aznavour… J’ai découvert des pépites que je ne soupçonnais pas. J’ai relié ces chansons à ma vie, à mes souffrances. Puis je suis tombé sur Brassens qui chantait Paul Valéry — au départ, je n’y ai rien compris. Alors je suis allé à la bibliothèque de la prison pour chercher des informations et plus je cherchais, plus je devenais curieux. J’ai construit une sorte d’arborescence du savoir, je suis parti en recherche, et ça m’a ouvert des portes.

Qu’est-ce que cette découverte a changé en vous ? 

Mon moi intérieur a commencé à s’étoffer. Plus j’avançais dans le savoir, plus je sentais le rapport à moi-même et aux autres avait changé — et le regard des autres sur moi a aussi commencé à changer. Ça m’a permis de déconstruire mon rapport au passé, à mon ancienne vie, au bling-bling, à l’argent facile. 

Pendant ma période d’incarcération, je me suis occupé d’un musée en prison et j’ai beaucoup travaillé sur la présentation des œuvres et la médiation avec les autres détenus. C’est ainsi que j’ai été repéré par le président de la Réunion des musées nationaux et que j’ai pu travailler dans plusieurs musées parisiens. Puis j’ai commencé à organiser des interventions en détention jusqu’à mon arrivée chez Wake up Café où la culture est devenue une composante à part entière de la pédagogie.

Comment transmettez-vous cette expérience aux wakeurs aujourd’hui ? 

J’évite l’approche professorale car beaucoup de wakeurs ont été en rupture avec l’école qui représente pour eux l’oppression, l’échec, le décrochage… Je choisis des thèmes accrocheurs, et je sais m’adapter si ça ne prend pas tout de suite. Je pars toujours de la souffrance, des parcours un peu heurtés pour aller vers la transformation et l’espoir. Quand je parle du Caravage ou de Verlaine, je ne parle pas tout de suite du clair-obscur ou du symbolisme, j’évoque un voyou devenu artiste ou la relation tumultueuse avec Rimbaud. Cela les aide à s’identifier à ces figures puis à leurs œuvres. J’organise aussi des sorties culturelles pour relier les lieux aux personnages qui les ont habités, toujours avec ce souci de faire résonner leur histoire avec aujourd’hui. 

Quel est l’objectif final de cette démarche ? 

Faire se poser des questions, amorcer des débuts de curiosité, semer des graines dans les esprits. Le vrai blocage, c’est le regard : beaucoup sont complexés par leur milieu social, par leur parcours. Il est nécessaire qu’on leur montre que la culture appartient à tout le monde. et qu’il ne faut pas se sentir piégé par les apparences du savoir car tout le monde doit pouvoir y avoir accès. Beaucoup viennent me voir pour me demander des conseils de lecture, de films “pour débuter” et puis ils se passionnent pour un sujet. Au fil des ateliers, des discussions et des sorties, je vois les regards et les rapports changer.